Poupées à caractère pédopornographique, armes prohibées, médicaments interdits… L’État français avait attaqué en référé la plateforme Shein en justice pour la commercialisation de produits illicites. Par un arrêt du 19 mars 2026, la Cour d’appel de Paris confirme le rejet de cette action. Non pas parce que Shein serait irréprochable, mais parce que la justice exige des preuves concrètes d’un préjudice réel. Une décision qui pose des questions importantes sur la capacité des pouvoirs publics à agir contre les grandes plateformes numériques.

1. Ce que Shein vendait — et ce que l’État voulait obtenir
L’affaire remonte à la découverte, sur la plateforme de fast fashion Shein, de produits dont la vente est strictement interdite en France : des poupées à caractère pédopornographique, des armes classées en catégorie A (les plus dangereuses) et des médicaments prohibés à la vente libre.
Face à ces constats, l’État a décidé d’agir en justice, en invoquant deux fondements : la responsabilité de Shein pour le préjudice causé, et une action en cessation pour faire stopper ces pratiques. L’objectif était clair — contraindre la plateforme à rendre des comptes et prévenir toute récidive.
Le Tribunal judiciaire de Paris avait déjà rejeté cette action début 2026. La Cour d’appel de Paris vient de confirmer cette décision, dans un arrêt rendu le 19 mars 2026.
2. Pourquoi l’État a-t-il perdu ? La question du préjudice
La raison du rejet n’est pas anodine : les juges n’ont pas estimé que Shein avait bien agi. Ils ont simplement constaté que les conditions légales pour obtenir réparation ou cessation n’étaient pas réunies (rappelons qu’il s’agissait d’une procédure de référé).
En droit français, pour agir en justice et obtenir gain de cause, il faut démontrer l’existence d’un préjudice. Ce préjudice doit être actuel — c’est-à-dire présent au moment où le juge statue — ou futur mais certain.
Or, la Cour d’appel a relevé que les produits illicites identifiés n’étaient plus disponibles sur la plateforme au moment du jugement. Le dommage initial avait donc disparu. Sans préjudice actuel démontrable, l’action ne pouvait prospérer, quelles que soient la gravité des faits passés ou les intentions de l’État.
3. Un préjudice futur « possible » ne suffit pas
L’État avait anticipé cet argument et soulevé un autre angle d’attaque : le risque que ces produits réapparaissent sur la plateforme à l’avenir. Une forme de préjudice futur, en quelque sorte.
La Cour d’appel a écarté cet argument avec fermeté. En droit, un préjudice futur peut être pris en compte, mais uniquement s’il est certain — pas simplement probable ou hypothétique. Le simple risque que Shein remette un jour en vente des produits illicites ne suffit pas à caractériser un dommage futur certain au sens juridique du terme.
La juridiction refuse ainsi de reconnaître ce que les juristes appellent un « risque systémique » comme fondement autonome d’un préjudice. Autrement dit, le fait qu’une plateforme numérique présente structurellement un risque de dérives ne constitue pas, à lui seul, un préjudice indemnisable ou une raison suffisante d’ordonner une cessation d’activité.
4. Ce que cette décision change pour les plateformes numériques
Cet arrêt est riche d’enseignements pour l’avenir, bien au-delà du seul cas Shein.
Il impose aux autorités publiques une démonstration rigoureuse du préjudice lorsqu’elles souhaitent agir en justice en référé contre une plateforme numérique. Une action fondée sur des faits passés, résolus entre-temps, ou sur un risque diffus de récidive, ne sera pas suffisante pour obtenir gain de cause devant les tribunaux français.
Cela soulève une vraie question de politique publique : comment agir efficacement et rapidement contre des plateformes qui commercialisent des produits dangereux ou illicites, lorsque celles-ci peuvent retirer les produits incriminés dès qu’elles sont assignées en justice, rendant ainsi le préjudice « disparu » au moment du jugement ?
Des outils juridiques existent par ailleurs — notamment le Digital Services Act (DSA), le règlement européen sur les services numériques entré en vigueur en 2024, qui impose aux très grandes plateformes des obligations renforcées de contrôle des contenus et produits illicites, avec des sanctions pouvant aller jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial. Le recours à ces instruments, portés devant les autorités de régulation plutôt que devant les juges civils, pourrait s’avérer plus efficace dans ce type de situation. La procédure accélérée au fond est également un outil utile.
Pour les entreprises qui vendent via des marketplaces comme Shein, cette décision rappelle également l’importance de surveiller leur propre exposition : un produit vendu sur une plateforme tierce peut engager leur responsabilité, même si la plateforme elle-même échappe à une condamnation.
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