Peut-on reprendre la voix d’un journaliste dans une chanson sans lui demander son accord, au nom de la liberté d’expression ? La cour d’appel de Paris a répondu non, dans un arrêt du 17 octobre 2025 relatif à la chanson « Des gens beaux » inspirée des propos polémiques de Fabien Lecœuvre. Elle reconnaît une violation du droit à la voix et ordonne le retrait des extraits litigieux, tout en refusant la protection par le droit d’auteur de l’expression « des gens beaux ». Décryptage de cette décision importante pour les artistes, producteurs, médias et communicants.

1. D’une interview polémique… à une chanson engagée
Le point de départ est une interview donnée le 7 avril 2021 par Fabien Lecœuvre, auteur et chroniqueur spécialisé dans la chanson française. Il y déplore que les artistes d’aujourd’hui « ne soient pas assez beaux », citant notamment la chanteuse Hoshi et expliquant en substance qu’« il faut des gens beaux » pour faire carrière.
Cette séquence provoque une vive polémique. En réaction, le chanteur Grand Corps Malade compose le titre « Des gens beaux », sorti en 2021 dans la réédition de son album Mesdames. La chanson, présentée comme une réponse aux propos tenus contre Hoshi, est largement diffusée, accompagnée d’un clip officiel.
Pour renforcer le message, l’auteur et les sociétés éditrice et distributrice décident de reprendre la voix même de Fabien Lecœuvre : des extraits de son interview sont insérés dans le morceau, pour un peu plus de 30 secondes, au début, au milieu et à la fin de la chanson. Le clip synchronise cette voix avec l’image d’un comédien jouant un photographe.
Fabien Lecœuvre, estimant que sa voix a été exploitée sans son accord à des fins commerciales, met en demeure les sociétés concernées, puis les assigne. Il demande réparation de son préjudice moral et patrimonial et la suppression de sa voix de la chanson.
En première instance, le Tribunal judiciaire de Paris le déboute, considérant que la reprise de la voix pouvait se justifier par la liberté d’expression. Il interjette alors appel.
2. La voix, un « attribut de la personnalité » protégé par l’article 9 du code civil
Devant la Cour d’appel de Paris (pôle 5 – chambre 2, 17 octobre 2025, n° 23/11112), le débat ne portait pas sur la vie privée de Fabien Lecœuvre, mais sur son droit à la voix.
En droit français, l’article 9 du Code civil prévoit que « chacun a droit au respect de sa vie privée » et autorise le juge à prendre toutes mesures pour faire cesser l’atteinte, en plus de l’indemnisation du dommage. Sur ce fondement, la jurisprudence a progressivement reconnu la protection des attributs de la personnalité : image, nom… et voix.
La voix est en effet un élément très personnel : elle permet d’identifier une personne, au même titre que son visage. Les tribunaux rappellent que, par application de l’article 9, une personne peut s’opposer à l’utilisation de son image et de sa voix sans son autorisation expresse.
Dans l’affaire « Des gens beaux », la Cour d’appel :
- qualifie clairement la voix comme attribut de la personnalité, protégée au titre de l’article 9 ;
- précise qu’il ne s’agit pas d’une atteinte à la vie privée (les propos ont été tenus publiquement) mais bien d’une atteinte au droit à la voix ;
- écarte l’argument selon lequel la voix ne serait pas identifiable : dès lors qu’elle peut être reconnue par ses proches et par le public ayant entendu parler de l’affaire, l’identification est jugée suffisante.
Autrement dit, le simple fait d’avoir déjà parlé dans les médias ne signifie pas que chacun peut, ensuite, réutiliser votre voix comme bon lui semble.
3. Liberté d’expression et création artistique : où s’arrêtent les droits des artistes ?
L’enjeu central du litige résidait dans la confrontation de deux droits fondamentaux :
- d’un côté, le droit à la voix de Fabien Lecœuvre, protégé par l’article 9 du code civil,
- de l’autre, la liberté d’expression et de création artistique de Grand Corps Malade et de ses partenaires.
La jurisprudence rappelle régulièrement que la protection de la vie privée et des attributs de la personnalité n’est pas absolue : elle doit être mise en balance avec d’autres libertés, au premier rang desquelles la liberté d’expression, notamment lorsqu’il existe un débat d’intérêt général.
a) Un sujet d’intérêt général… mais un procédé disproportionné
La cour d’appel admet que le point de départ de la chanson – des propos discriminants contre une artiste en raison de son physique – touche à une question d’intérêt général : la place du corps, de l’apparence et des stéréotypes dans l’industrie musicale.
Mais elle ajoute une nuance essentielle : pour bénéficier pleinement de la protection de la liberté d’expression, il ne suffit pas que le sujet soit d’intérêt général, encore faut-il que le contenu de l’œuvre contribue réellement au débat public.
Or, ici, les juges estiment que :
- les propos de Fabien Lecœuvre pouvaient être discutés, critiqués, dénoncés dans la chanson en se contentant de les citer ou de les reformuler ;
- il n’existait aucune nécessité absolue de répondre en reproduisant sa voix ;
- la synchronisation de cette voix avec l’image d’un comédien dans le clip accentue l’atteinte à son droit à la voix.
Résultat : la cour considère que la reprise de la voix dépasse les limites admissibles de la liberté d’expression et de la création artistique. Faute d’autorisation, l’utilisation est jugée illicite.
b) Une condamnation limitée mais symbolique
Cette illicéité entraîne :
- la reconnaissance d’une violation du droit à la voix de Fabien Lecœuvre ;
- la condamnation des intimées à lui verser 10 000 € au titre de son préjudice moral ;
- et, surtout, l’ordre de retirer la voix de Fabien Lecœuvre de la chanson et du clip.
Point important : la cour souligne que cette mesure de retrait est nécessaire et proportionnée, car elle n’interdit pas la poursuite de l’exploitation de l’œuvre musicale, qui peut continuer à être diffusée sans la reproduction illicite de la voix.
c) « Des gens beaux »… mais pas assez original pour le droit d’auteur
Le journaliste invoquait également un droit d’auteur sur l’expression « des gens beaux ». Sur ce point, la cour confirme qu’aucune protection n’est possible :
- il s’agit d’une expression banale, issue du langage courant ;
- l’ajout de « des gens » au qualificatif « beaux » ne révèle aucun parti pris esthétique particulier ni effort créatif suffisant ;
- la formule ne dépasse donc pas le simple niveau d’idée ou de tournure usuelle.
La conséquence est importante : la voix est protégée, mais la petite phrase ne l’est pas.
A retenir :
En pratique, si vous êtes artiste, producteur, label, média ou agence de communication, il est fortement recommandé de faire vérifier vos projets dès qu’ils impliquent la voix, l’image ou le nom de tiers, qu’il s’agisse de personnalités publiques ou non. Une analyse en amont coûte souvent bien moins cher qu’un contentieux, et permet d’éviter d’avoir à couper ou modifier une œuvre une fois qu’elle a rencontré son public.
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